Reference : La Légion nationale face à la législation belge sur les milices privées (1933-1936)
Parts of books : Contribution to collective works
Arts & humanities : History
http://hdl.handle.net/2268/91347
La Légion nationale face à la législation belge sur les milices privées (1933-1936)
French
[en] The "Légion nationale" facing Belgian legislation about private militias (1933-1936)
Lanneau, Catherine mailto [Université de Liège - ULg > Département des sciences historiques > Hist. de la Belgique et de ses relat. internat. (19è et 20è) >]
2011
Le phénomène ligueur en Europe et aux Amériques
[en] The League Phenomenon in Europe ant the Americas
Dard, Olivier
Sévilla, Nathalie
CRUHL - Maison des Sciences de l'Homme Lorraine
205-226
Yes
Metz
France
[fr] Légion nationale ; Belgique ; Milices privées ; extrême-droite
[en] Belgium ; Légion nationale ; Private militias ; Extreme Right
[en] La Légion nationale est née de la volonté d’anciens combattants désabusés de se grouper pour défendre, dès le début des années 20, leur vision de la nation belge face à un relèvement possible de l’Allemagne et face aux bouleversements internes qu’entraîneraient les progrès du nationalisme flamand et du marxisme (socialiste et communiste). C’est pourquoi elle s’est d’abord vue comme une gendarmerie supplétive voire une « garde prétorienne de la monarchie ». Bien qu’elle ait tenté en vain de percer électoralement en 1925 et 1932 et que la déception l’ait conduite à tenir un discours de plus en plus violent contre le régime parlementaire et l’action des partis, le monde politique traditionnel a longtemps évité de la considérer comme subversive et l’a tolérée comme une réserve éventuelle de forces face à d’authentiques « subversifs ». Cette tolérance, ou l’appui discret que lui apportaient des généraux de la Grande Guerre ou même de hauts cadres de la Sûreté de l’Etat, lui a permis un temps d’être même considérée comme société de préparation militaire, de détenir un armement et de survivre à l’essoufflement des nombreuses autres ligues nationalistes de l’immédiat après-guerre puis d’en recueillir les débris après leur disparition entre 1926 et 1930. Elle est en fait la seule ligue à occuper tout l’espace chronologique 1922-1940.

Son originalité est l’accent mis d’emblée sur l’organisation de milices (Service de Protection, Groupes Mobiles) dotées d’uniformes et de grades copiés sur ceux des forces de l’ordre, puis leur transformation par l’arrivée d’éléments jeunes, qui n’ont pas connu la Grande Guerre, mais qui sont fascinés par les slogans violents, le rejet global du régime – à l’exception du Roi – et le recours éventuel à la force comme panacée aux maux du pays. Les incidents de plus en plus violents avec les milices flamingantes, les communistes encore embryonnaires mais surtout les Jeunes Gardes Socialistes (JGS) et les Milices de Défense Ouvrière (MDO) du POB (elles-mêmes nées de la volonté de défendre, en 1926, la politique du gouvernement Poullet-Vandervelde contre les ligues nationalistes), finissent par inquiéter les trois partis grands partis belges (catholique – socialiste – libéral). Par ailleurs, l’influence du contexte international a lourdement pesé sur leur évaluation du danger « paramilitaire » : conquête du pouvoir par le NSDAP en Allemagne, incidents sanglants et répétitifs en Autriche entre Heimwehren et Schutzbund socialiste, mutineries communistes dans la marine des Pays-Bas, émeute parisienne du 6 février 1934, provoquant, de manière plus ou moins directe, l’élaboration d’un Front populaire. De la gauche (qu’elle soit dans l’opposition ou associée au pouvoir) à la droite conservatrice classique, le constat est clair : la Belgique doit éviter la contagion.

Dans un premier temps, les mesures que l’on envisage s’en prennent à des ennemis déclarés de l’Etat belge : les communistes (qui ont joué, au grand dam du POB, un rôle moteur dans les grèves minières insurrectionnelles de 1932), certains mouvements pan-germanistes irrédentistes des Cantons de l’Est et le Verdinaso de Joris Van Severen, dont les milices ont une allure inquiétante et dont le Leider est célébré par la presse allemande comme « le Hitler de la Flandre ». On interdira aux fonctionnaires et agents de l’Etat d’adhérer à ces mouvements. Ensuite, le ministre libéral de la Justice Paul-Emile Janson sera prié de préparer un projet de loi interdisant les formations paramilitaires et le port d’uniformes politiques. Les socialistes s’inquiètent : leurs JGS ne sont-ils pas visés, et plus encore leurs MDO, qui viennent d’être réorganisées et se radicalisent sous l’influence des événements extérieurs ? Le projet ministériel envisageait en effet de frapper également les organisations qui prétendaient n’exister que dans un but d’autodéfense (les MDO) mais aussi celles qui se faisaient fort de « prêter assistance à la force publique », ce qui visait la LN sans le dire. Loin de défendre l’ordre et la sécurité, celle-ci les compromettrait par les réactions violentes que suscitent ses exhibitions et défilés. Le projet de loi s’en prenait aussi aux « exercices collectifs » et à l’instruction sur l’emploi des armes. La LN se cabre : comment oserait-on confondre sa volonté de défendre la Patrie avec des visées révolutionnaires ? Mais en même temps, « l’air du temps » lui fait tenir un discours exaltant de plus en plus le recours à la force comme seul moyen de redresser le pays et de rompre avec la « mentalité pantouflarde » ambiante. Les éléments jeunes de ses GM, crise économique aidant, ne rêvent que d’en découdre. Quand ils ont un objectif commun avec les « anciens » lato sensu – la lutte contre l’amnistie des fonctionnaires sanctionnés pour activisme –, il est possible, pour la minorité agissante qu’est la LN, d’entraîner à sa suite Croix de Feu et membres de l’UFAC dans l’envahissement de la « zone neutre » (31 décembre 1933). Mais, lorsque la LN essaie d’exploiter ce succès en organisant un meeting le 12 janvier 1934 à Bruxelles, ses adversaires de gauche l’attendent de pied ferme et débordent les forces de l’ordre, malmenant gravement les légionnaires qui se poseront désormais en martyrs. La gauche, elle, instrumentalisera ces divers événements pour dénoncer le risque de coup d’Etat fasciste.

En effet, pour éviter au POB d’avoir à dissoudre JGS et MDO, les socialistes concentrent au Parlement toutes leurs attaques sur la LN, dans un contexte marqué par les événements d’Autriche, tandis que la Légion de son côté invoque dans sa presse le Schutzbund écrasé par l’armée régulière de Dollfuss pour montrer le danger de laisser proliférer les milices socialistes. Toute l’ambiguïté de la Légion Nationale réside dans le fait qu’elle est une ligue avec des buts politiques et des visées corporatistes, donc théoriquement protégée par les garanties constitutionnelles sur la liberté d’opinion, mais qu’elle est surtout connue du grand public par les bagarres auxquelles prennent de plus en plus part ses Groupes Mobiles et qui indisposent le citoyen modéré. Le gouvernement catholique-libéral va donc interdire aux fonctionnaires d’appartenir aux milices de la LN et non à cette dernière proprement dite. Dans la foulée, il précise que cette interdiction vaut aussi pour les Dinasos et les MDO. Ainsi, gauche et droite sont renvoyées dos à dos.

La loi en gestation sur le port d’« uniformes politiques » suscite de longs débats entre les défenseurs des JGS, considérés comme un mouvement de jeunesse plutôt qu’une milice, et ceux qui voudraient interdire « toute organisation de particuliers dont l’objet est de recourir à la force » mais aussi « de suppléer l’armée ou la police », ce qui visait spécifiquement la LN. Dans ces débats, cette dernière est handicapée par le fait que ses déclarations anti-parlementaires tonitruantes ne lui fournissent plus aucun sympathisant dans les rangs des élus, d’autant plus que de jeunes légionnaires bruxellois vont, le 15 mai 1934, jeter des tracts insultants en pleine séance de la Chambre... Une fois la nouvelle loi sur les milices publiée début août 1934, le juriste qu’est Paul Hoornaert s’aperçoit vite de ses faiblesses. Certes, ses Groupes Mobiles sont clairement visés et il accepte de les dissoudre, mais le POB a lui aussi été contraint de dissoudre ses MDO... Il pose dès lors la question au Premier Ministre : les JGS sont-ils également frappés par la loi, eux qui portent des chemises de couleur, des brassards et manient des gourdins ? De Broqueville a beau mettre en garde Hoornaert contre toute tentative de tourner la loi, le cas des JGS, tolérés pour ne pas se heurter au puissant POB, est la faille où s’engouffre la LN : ses GM sont officiellement dissous, abandonnent le port du casque de tranchée et se muent en JGN (Jeunes Gardes Nationalistes), ce qui n’empêchera pas les deux organismes de « jeunes » de continuer leurs échanges périodiques d’insultes, de coups voire de coups de feu.
C’est en avril 1936 que le gouvernement, maintenant élargi au POB, modifie la loi de 1934 en érigeant en délit l’« exhibition en public » de groupes ayant « l’apparence de troupes militaires ». L’éternelle question de préserver les JGS tout en réprimant les JGN, alors qu’ils arborent la même chemise bleue, rebondit. Mais, si la loi est adoptée sans problème majeur, elle ne sera guère appliquée qu’aux DMO du Verdinaso et aux premières organisations rexistes. Les cadres du POB, divisés entre internationalistes marxistes, sociaux-démocrates réformistes et « socialistes nationaux » qui auront bientôt le vent en poupe, apprécient de moins en moins la violence de leurs organisations de « jeunes » et s’inquiéteront surtout quand, au nom de l’antifascisme, leurs propres JGS fusionneront temporairement avec les communistes sous le nom de JGSU. La concurrence rexiste, qui focalise maintenant sur elle les soupçons de la gauche, a entraîné une crise des effectifs au sein de la Légion. Alors que le discours de cette dernière ne cesse de se radicaliser, de se « fasciser » sous l’influence des événements de France et d’Espagne, et qu’elle ne dispose plus que d’un noyau dur d’environ 1500 JGN, elle est de nouveau perçue par les modérés, les milieux militaires et les anciens combattants comme une sorte de réserve suprême s’il fallait résister à une révolution « rouge » ou comme un contrepoids utile à Degrelle, mais plus véritablement comme un danger. Certes, çà et là, l’hostilité d’un bourgmestre adversaire ou la crainte de troubles peuvent entraîner l’interdiction d’une manifestation publique, mais on la laissera défiler sans la moindre entrave au Soldat Inconnu, à la Place des Martyrs, et rassembler à certaines de ses conférences le gratin du conservatisme politique.
Researchers ; Professionals
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