[fr] Le but premier de cet article est de jeter une nouvelle lumière sur l'oeuvre de Max Scheler, à l'écart des lectures traditionnellement chrétiennes, personnalistes et panthéistes. Ces trois traditions ont pour point commun de faire de Scheler un « moraliste ». Elles envisagent son projet phénoménologique comme un simple moyen mobilisé parmi d'autres pour formaliser son éthique. Or, selon nous, ce projet peut valoir pour lui-même. L’expérience que voudraient tenter ces quelques pages est celle d'une lecture de l’a priori objectif schelerien et de son matérialisme axiologique par l'unique prisme d'une démarche phénoménologique qu’il a contribué à ouvrir avec Husserl dès le début du siècle. Sans elle, ses critiques du rationalisme kantien et l'originalité de sa philosophie « affective » n’auraient pu revêtir la pertinence qui fut la leur. Cette relecture nous conduira a remarquer que c'est sa postérité française qui nous offre les meilleurs outils pour extraire la teneur phénoménologique de son oeuvre . De ce point de vue, on peut même dire ce sont des auteurs comme Henry, Dufrenne, Sartre, Merleau-Ponty ou Ricoeur qui vont permettre à la pensée de Scheler de tenir ses promesses. Mais ce sont aussi eux qui vont permettre de dénicher les difficultés auxquelles notre entreprise, à terme, n'échappera pas. Si la philosophie de Scheler est avant tout une phénoménologie, comment qualifier le pôle subjectif du rapport intentionnel qui nous ouvre au sens a priori des objets du monde, c'est à dire à leurs « valeurs » ? Et si la teneur axiologique des objets précède effectivement ce rapport, comment répondre à la question typiquement phénoménologique de la constitution des valeurs ?
Service de sociologie des identités contemporaines (groupe de sociologie politique et morale - EHESSParis)